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23 août 2008 6 23 /08 /août /2008 14:58

La grande insurrection de 1866-1869 – (η μεγάλη επανάσταση)


Combattant crétois : Michalis Korakas 1797-1882 -Musée ethnographique d'Héraklion

Début 1866, à la fin de l’hiver, une première réunion d’insurgés se tient dans la chapelle de saint Pandéleimon (O Άγίος Παντελειμόνας) sur le plateau d’Omalos, dans les Montagnes Blanches à l’ouest de l’île. Mi-avril les chefs de toute l’île sont convoqués à une réunion qui se tiendra le 14 mai à Boutsounaria à proximité de La Chanée. Le principal animateur de l’insurrection est un pope du nom de Parthénios Péridis qui sera désigné comme président de l’Assemblée Générale de Crète.             L’assemblée rédige un mémoire de revendications à l’attention du Sultan Abdul-Aziz ainsi qu’à l’attention des gouvernements français, anglais et russe.

Le vali (ou wali) est Ismaël Pacha, c’est un renégat converti à l’islam, il incite les populations musulmanes à se réfugier une nouvelles fois dans les villes fortifiées (La Chanée, Rethimnon, Mégalo Kastro c'est-à-dire Héraklion) ainsi qu’à Kasteli de Kissamos et dans la vallée de Kandanos (ouest); Il fait pourchasser le comité de 15 membres, chargé d’attendre la réponse du Sultan.

Les musulmans des campagnes qui ont suivi ses consignes menacent les chrétiens restés dans les grandes villes.

Le Sultan Abdul-Aziz répond par la force aux revendications des Crétois orthodoxes, des troupes venues d’Egypte débarquent une nouvelle fois dans l’île, dans le port de Souda à proximité de La Chanée.

Les forces en présence.

Le commandement militaire de l’insurrection est réparti entre trois chefs qui portent tous le titre de capitaine général. A l’ouest (La Chanée), le chef est un militaire de carrière grec, le commandant Yannis Lambrakakis, frère du ministre de la guerre de la Grèce indépendante.  Au centre (Rethimnon), c’est également un militaire de carrière grec, né à Constantinople d’un père de Cythère, le colonel Panos Koronaios qui assure le commandement. A l’est enfin (Héraklion et Lassithi), c’est un crétois, le Kapétan Michailis Korakas. Les deux premiers ne connaissent pas l’île et ignorent tout de la guerre de guérilla. Sous ces chefs servent des « kapétans » qui commandent des hommes de leurs villages. Les « kapétans » n’ont aucune formation militaire, mais ils connaissent bien le pays et leurs hommes.

Des volontaires grecs et philhellènes servent sous ces chefs. Ainsi Zambrakakis qui a débarqué le 1er octobre 1866 à Loutro, sud de l’île, était accompagné de 250 volontaires Jules Ballot, un français débarque en novembre du « Panhellénion », avec 400 volontaires dont un contingent de garibaldiens. Ce groupe est sous les ordres d’un militaire de carrière grec, le colonel Bysantios.

Le gouvernement grec subit les pressions des puissances occidentales et de la Russie et ne peut intervenir directement. Cependant Othon 1er, portant détrôné, offre 100.000 francs-or pour aider les insurgés. Partout en Grèce libérée et dans la diaspora s’organisent des quêtes pour acheter des armes et des vivres. Les Grecs du continent arment un navire à vapeur «pirate» l’Hydra, commandé par un Grec de Psara, Andréas Katzias, plus tard d’autres bateaux seront également fournis par les Grecs de Grèce.

Les Crétois et les volontaires forment de petites bandes. D’après J. Ballot, Zimbrakakis, Koronaios et Bysantios n’auraient, à certains moments, pas plus de 800 hommes à eux trois dont beaucoup de non-crétois.

La plus grosse opération montée par les insurgés n’aurait pas rassemblé plus de 4.600 combattants chrétiens (J. Ballot). Selon d’autres sources (Th. Detoraki) l’ensemble des insurgés n’aurait jamais dépassé 25.000 hommes.

Du coté des ottomans, les troupes régulières  auraient eu un effectif de 45.000 hommes, Egyptiens et Turcs. Ces troupes sont épaulées par des irréguliers recrutés parmi les Turco-crétois. Ceux-ci sont répartis en bandes de 200 à 300 hommes et servent d’éclaireurs et de troupes légères aux forces régulières. L’effectif des Turco-crétois aurait été de 10.000 hommes..

Compte tenu de la population de l’île, ces chiffres paraissent forts et méritent certainement d’être pris avec précaution. Ils supposeraient en effet que, tant du côté musulman que chrétien, 25% des hommes aient pris les armes, ce qui semble peu vraisemblable si l’on tient compte des enfants et des vieillards et d’une certaine quantité d’individus ayant continué à travailler.

Le retour de Mustapha Pacha.

Le Sultan fait de nouveau appel à Mustapha Pacha ( τον Γκιριτλή ) qui débarque à La Chanée le 30 août 1866. Il remet en œuvre la politique qu’il avait suivie pendant ses premiers mandats, mélange de ruse, de bienveillance et de brutalité. Il corrompt quelques notables. Il rallie à lui deux ecclésiastiques[1] non-Crétois, le métropolite Denys et l’évêque de Lambis-Sphakion, surnommé « petit-turc » par les insurgés. Celui-ci excommunie les habitants d’Anoghia, au pied du Psiloritis, au centre de l’île. Les insurgés le condamnent à mort. Mustapha Pacha réussit aussi à retourner un notable sphakiote, un certain Tsiridakis qui entraîne à sa suite une partie des sphakiotes qui refusent d’aider les insurgés. Mustapha Pacha recrute des musulmans, turco-crétois, albanais comme auxiliaires…..

 Les opérations militaires de la première année:

Le 17 août 1866, Mustapha Pacha délivre, avec une armée de 15.000 hommes, les musulmans de Kandanos, les femmes et les enfants sont évacués par le port de Paléochora au sud-ouest..

Le 26 août 1866, les insurgés attaquent 5.000 égyptiens à Vrissès. Certains soldats égyptiens coptes se rendent.

Les Crétois se livrent à quelques atrocités coupant les oreilles et les moustaches des Turcs tués. Les Turcs des villes ravagent les campagnes environnantes, violent des femmes…

En septembre 1886, 400 femmes et enfants enfermés dans une grotte à Pano Assitès, sont massacrés par les Turcs. Les chrétiens se vengent sur le village d’Elia.

A partir du 9 octobre 1866, avec 12.000 hommes,  les Ottomans attaquent Vaphé défendue par 580 crétois et volontaires. Zimbrakakis est battu avec de lourdes pertes.

Le 8 novembre 1866, les forces de Mustapha Pacha mettent le siège devant le monastère-forteresse d’Arkadi au sud de Rethimnon. Dans le monastère se sont réfugiés environ 300 combattants et 600 femmes et enfants. Des renforts turcs de Mégalo Kastro (Héraklion), aux ordres de Résit Pacha, sont envoyés pour occuper Milopotamos et empêcher Koronaios et ses combattants de venir en aide aux assiégés. Les Turcs proposent aux insurgés de se rendre en leur promettant la vie sauve  mais ceux-ci refusent de se soumettre


                                                     Vue d'ensemble du monastère d'Arkadi

Après trois jours de siège et une résistance héroïque à laquelle participa activement la « Daskalakaina », la porte du monastère céda sous les coups des canons turcs.  Les combattants n’avaient alors plus de balles et combattaient à l’arme blanche à l’intérieur du monastère. Sur les ordres du supérieur, l’Higoumène Gabriel Marinaki, les Crétois firent sauter les barils de poudre entreposés dans la poudrière, préférant mourir plutôt que de se rendre. Il n’y aura qu’une trentaine de survivants parmi eux, environ 1.500 soldats turcs et égyptiens auraient également péri dans l’attaque.

 
                                                                  La poudrière

La résistance d’Arkadi provoqua un vaste mouvement de sympathie en Europe du nord et en Amérique, à l’égard de la cause crétoise. Elle inspira à Victor Hugo des lignes éloquentes « où l’agonie se fait triomphe …… ».

 

                   Ossuaire des victimes d'Arkadi


Les insurgés tentérent une opération d’envergure avec 4.600 hommes dont 1.100 volontaires sur la place de Kissamos à l’ouest de La Chanée. J. Ballot qualifie cette opération de « folle tentative ». Mal préparée, sans artillerie, cette opération fut un échec.

 Défaites de Vaphé, de Zurva, catastrophe d’Arkadi, échec devant Kissamos, fin 1866, les insurgés ne sont pas en bonne posture. J. Ballot attribue ces échecs à l’incompétence d’un commandement divisé entre plusieurs chefs ignorant les techniques de la guerre de partisans. Ce commandement est incapable de prendre des décisions cohérentes. La mésentente règne aussi entre les troupes, entre les Crétois et les volontaires, entre les volontaires entre eux notamment entre volontaires grecs et garibaldiens accusés de pillage. Les membres du comité qui disposent de vivres envoyés par les Grecs du continent refusent de les partager avec les volontaires[2]. La politique habile de Mustapha Pacha porte aussi ses fruits puisqu’il réussit à arrêter la rébellion des sphakiotes dont il obtient la reddition et à stopper les tendances insurrectionnelles du centre et de l’est.

Fin 1866, les insurgés sont encerclés dans une zone comprise entre Omalos, Aghia Rouméli et Soughia dans les montagnes blanches. Ils se livrent à des opérations militaires inutiles et sans envergure.

 Les chefs entretiennent l’espoir en faisant miroiter une intervention des puissances occidentales et de la Russie. 

 L’action d’Omer Pacha :

Omer Pacha arrive en Crète en mars 1867, avec 25.000 hommes, Egyptiens et Turcs. En cinq mois il obtient une victoire militaire totale. Cependant les puissances occidentales et la Russie font pression sur l’empire ottoman et leurs navires viennent en aide aux insurgés.

 L’action d’Ali Pacha et la loi organique de 1868 (Ο Οργανικός Νόμος)

Pour le Sultan et son gouvernement il n’était pas question d’abandonner la Crète. En effet, la perte de celle-ci pouvait entraîner des pertes beaucoup plus importantes dans les Balkans. C’est dans ces conditions qu’Ali Pacha, grand vizir d’Abdul-Aziz fut envoyé en Crète, il arriva sur l’île le 5 septembre 1867. D’une intelligence exceptionnelle, il mit au point un plan de pacification militaire et politique de l’île. Au plan militaire il fit établir (ou restaurer ?) un réseau de forteresses qui serviront de points d’appui à la présence militaire turque jusqu’en 1897/98. Au plan politique le grand vizir Ali Pacha propose un nouveau projet administratif, « la loi organique » qui comporte un certain nombre de privilèges, notamment une représentation limitée de l’élément crétois dans l’administration de l’île et la pleine équivalence des deux langues, grecque et turque.

 1869 - La fin de l’insurrection :

 La révolte s’achève en 1869. Les Sphakiotes se sont, une nouvelle fois, ralliés aux Turcs et attaquent les derniers insurgés. Les troupes turques sont alors commandées par un Turco-crétois, Yanni Savo. Les derniers combattants sont exilés ou enfermés dans les bagnes de Kastro en Crète ou de Constantinople.

Le soulèvement aurait coûté 150 millions or (d’après Pandélis Prévélakis) au Sultan. Il aurait aussi coûté la vie de 15.000 soldats ottomans et aurait fait un total de 60.000 victimes des deux côtés.

La conférence de Paris se déroule sans représentants grecs. Elle invite le gouvernement hellénique à s’abstenir de toute action militaire dans l’île. La Crète reste au Sultan, mais est déclarée province privilégiée, gouvernée selon les statuts spéciaux accordés par la « loi organique ».

L’absence de la Grèce témoigne de la faiblesse du nouvel état, totalement dépendant de ses «protecteurs», elle montre aussi l’amoindrissement de l’empire qui accepte cette ingérence manifeste des puissances européennes dans ses affaires internes.


Bibliographie : voir à l'article" la fin de l'occupation turque"
                         sur Arkadi - de nombreuses petites brochures sont vendues au monastère dont je vous conseille vivement la visite - celle de Theocharis Provotakis contient de nombreuses photos et portraits des résistants crétois.


[1] Il semble que les faits de « collaboration » entre le clergé orthodoxe et le pouvoir soient assez limités. Beaucoup d’ecclésiastiques auraient été des initiés de la Société des Amis (Η Φιλική Εταιρεία). Ils n’hésitèrent pas à combattre les armes à la main contre l’occupant.

[2] beaucoup de volontaires déçus quitteront la Crète avant la fin des combats, ainsi J. Ballot rentre en France en juin1867

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Published by Richard - dans histoire
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