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15 juillet 2009 3 15 /07 /juillet /2009 15:57

LA REVOLTE DE DASKALOGHIANNIS

 

Sillonner à pied les montagnes sfakiotes, ne pouvait que me rappeler le souvenir de Daskaloghiannis (maître Jean) que j’ai brièvement évoqué dans la randonnée n°37. Comme il n’y a pas que la marche, vous aurez donc droit à un petit intermède historique qui vous permettra de briller en étalant votre vaste culture auprès des dames seules, au bar de votre hôtel.

Je vous promets de vous donner la suite des randonnées très prochainement. 

 

Les éléments rapportés ci-après, sont pour l’essentiel tirés du remarquable ouvrage de Théochari Detoraki, « histoire de la Crète » péniblement traduit par votre serviteur. (Il existe une traduction anglaise et une allemande dans les librairies de Crète)

 

Le visiteur moderne et pressé de la région de Sfakia aura certainement du mal à s’imaginer que cette contrée isolée de la Crète a joué un rôle important dans l’histoire de l’île. Celui qui s’attarde un peu plus et notamment s’il transpire sur les sentiers des montagnes et des gorges sera étonné par la densité et la qualité des chemins que j’appelle vénitiens et que d’autres appellent muletiers. Pourquoi une zone d’apparence aussi pauvre était-elle dotée d’un réseau de communication ayant nécessité tant d’efforts ?

 

 

Franchissement de la gorge d'Aradhéna par le chemin qui reliait Anopoli à Aradhéna.

Le pays de Sfakia au XVIIIème siècle.

 

Une situation particulière..........

 

La topographie du pays, coincé entre les Montagnes Blanches et la mer, accessible uniquement par des gorges étroites comme celles d’Imbros ou par la mer, ne se prêtait pas à une occupation permanente par les Turcs. Les Allemands en feront, eux-aussi, l’amère expérience à une époque plus récente.

 

Les Turcs n’étaient pas des bâtisseurs mais ils avaient une imagination et un réalisme certains en matière fiscale. Les Sfakiotes ayant accepté de payer volontairement de lourdes taxes aux Turcs ils obtinrent en échange le privilège de se gérer eux-mêmes sans présence permanente de l’occupant. Il faut souligner que cette situation n’était pas propre au pays de Sfakia, d’autres régions montagneuses et difficilement contrôlables du continent bénéficiaient des mêmes avantages. Elles sont désignées par le nom d’Agrafa (c’est à dire non écrites, en raison de l’absence de collecteurs d’impôts Turcs et donc de registres d’imposition).

 

 

Une économie prospère......

 

Avec le bois des montagnes, aujourd’hui largement disparu, les Sfakiotes construisaient de petits navires notamment à Loutro et voyageaient avec eux tout autour de la Méditerranée et jusqu’à la lointaine Russie. Cette flotte leur procurait suffisamment d’argent pour contribuer au développement de leur l'économie et pour donner une image de prospérité dans les régions montagneuses et arides du pays. La qualité du réseau de communication dont vous croiserez ou emprunterez les vestiges en randonnant dans le pays (voir notamment le chemin reliant Aradhéna à Anopoli –randonnée n°37) ne peuvent pas s’expliquer  autrement.

Chemin reliant Anopoli à Sfakia par la gorge d'Iligas 

La révolte de Maître Jean.

Maître Jean, un notable....



Ghiannis Vlachas, le célèbre Daskaloghiannis (Maître Jean) était une personnalité éminente du milieu du 18e siècle en Crète. C’était un riche armateur qui possédait quatre gros navires qui voyageaient dans tous les ports de la Méditerranée. Il avait acquis de vastes connaissances sur le monde et les problèmes de son époque. Il occupait incontestablement une place importante à Sfakia, ainsi dès 1750, il avait été nommé secrétaire de la province, il en deviendra président (Ketchondas) en 1765. Avec son frère, Nicolas « cheveux bouclés », il représentait la province  devant les autorités turques  pour l'impôt et d'autres questions importantes.

 

Buste de Daskaloghiannis sur la place d'Anopoli

Mais peut-être d’une plus grande importance pour la suite des événements sont les relations qu’il entretenait avec d'autres personnalités grecques et étrangères éminentes de l’époque. Il connaissait notamment Emmanuel Benakis de Mani, et peut-être par son intermédiaire Théodore Orlof que la Grande Catherine de Russie avait envoyé dans le Péloponnèse, en 1769, pour inciter les notables locaux à l’insurrection contre l’occupant ottoman.

 

Une insurrection qui s’inscrit dans la géostratégie de l’empire russe......

 

La révolution de 1770 est un évènement important de l’histoire de la Crète sous la domination ottomane. Elle s’inscrit dans le contexte plus large de la politique menée par la Grande Catherine de Russie qui cherche à étendre l’influence de la Russie vers la Mer Noire et la Méditerranée.

 

Le plan de Daskaloghiannis pour la libération de la Crète avec l'aide de la Russie apparait donc en harmonie le climat politique général de l’époque  

 

Les événements se développèrent rapidement après l’insurrection de Mani à laquelle prirent part de nombreux Sfakiotes. Pendant toute l’année 1769 et au printemps 1770,  Daskaloghiannis  prépare l’insurrection à Sfakia en rassemblant des armes et des fournitures et en fortifiant des points stratégiques. Il savait qu'il serait vain et irréaliste de tenter mobiliser toute la Crète. Il se limita donc à Sfakia. Cependant même dans sa région subsistaient encore des résistances à son action. Les plus grandes réserves semblent avoir été le fait de l’archiprêtre de Sfakia qui était pourtant un de ses oncles.

 

Des Turcs sur la défensive.....

 

Cela fait plus d’un siècle que l’expansionnisme turc est stoppé et que ceux-ci sont sur la défensive. Les Turcs de Crète ont toujours vécu dans la crainte d'une intervention armée étrangère. La mobilisation de la flotte russe était connue par des espions et des commerçants.

 

Le 7 Février 1770, les Aghas de Chania envoyèrent d'urgence un rapport au  sultan pour l’informer de la «terrible» nouvelle transmise par  l'Ambassadeur Mahmoud Miri de  retour des Pays-Bas. Une importante flotte remplie de mercenaires Danois et Anglais commandés par des Russes aurait franchi le détroit de Gibraltar.

 

C’est dans cette ambiance de crainte pour les Turcs que débuta l’insurrection sfakiote. Les conditions et la date exacte du démarrage du mouvement ne sont pas connues. Le plus probable est que les premières manifestations insurrectionnelles débutèrent à Pâques (4 avril 1770). Auparavant, les Sfakiotes avaient refusé de payer la taxe par capitation due aux Turcs et renvoyé le percepteur.

 

Un combat inégal......

 

L'ensemble des forces des Sfakiotes ne dépasse pas 2.000 hommes, mais ils ont beaucoup d'armes et de munitions. Ils attaquèrent en premier  les régions voisines de la province, Kydonia, Apokoronas et Aghios-Basilios et forcèrent les Turcs de ces régions à chercher refuge à Chania.

 

La réaction turque se manifesta immédiatement et fut terrible. En Mai 1770, 15.000 hommes se trouvaient à la lisière du pays sfakiote, dans la région d’Apokoronas. Devant l’évidence du risque de nombreux Sfakiotes prirent soin d'envoyer les femmes et les enfants dans le nord du Péloponèse et à Cythère. Une tentative de la Turquie de proposer un compromis et d’accorder des garanties aux insurgés n’aboutit pas. Les Turcs attaquèrent alors simultanément à partir de trois points. Après la première bataille importante à Krapi les rebelles furent contraints à battre en retraite et à se réfugier sur les sommets de leurs montagnes. Pendant tout l’été et l’automne 1770, les Sfakiotes défendirent avec courage et imagination leurs montagnes et leurs gorges. Ils affrontèrent efficacement un ennemi supérieur en nombre.  Mais, dans leurs villages furent détruits et brûlés, leurs troupeaux décimés, l'ensemble de la province connut des pillages sans précédent et de nombreux prisonniers furent vendus au marché aux esclaves de Chandie (Iraklio). L’archiprêtre, oncle de Daskaloghiannis était parmi les prisonniers. Il semble avoir fourni aux Turcs des informations sur les relations entre Daskaloghiannis et les Russes. Mais le plus douloureux pour le malheureux chef rebelle a été l'arrestation de sa femme et ses deux filles.

 

Plus dure sera la chute........

 

L'hiver fut difficile. Les espoirs de Daskaloghiannis de recevoir une aide des Russes ne se concrétisèrent pas et la déception devint générale. La soumission à l’occupant apparut comme la seule issue possible au conflit. Les rebelles, après avoir reçu l'assurance qu’ils seraient amnistiés par les Turcs acceptèrent toutes les conditions imposées par ceux-ci. Elles figurent dans un document du 18 Mars 1771.

 

Il m’a paru intéressant de vous livrer l’essentiel de ces conditions où se mêlent mesures coercitives et brimades pures et simples.



1) Payer la taxe par capitation (qu’ils avaient refusé de payer l'année précédente) ;
2) Rendre leurs armes et leurs équipements ;
3) Livrer les instigateurs et ceux qui agissent contre les règles aux autorités de Chandie pour qu’ils subissent la punition appropriée ;

 4) Ne plus communiquer et ne plus fournir de nourriture aux navires chrétiens relâchant dans leurs ports ;
5) Tenter d’appréhender les équipages des navires chrétiens pour les envoyer à Chandie ;
6) Le pouvoir judiciaire sera exercé par des officiers et des juges nommés par le divan de Chandie ;
7) Ne pas autoriser la réparation des églises ni la construction de nouvelles ;
8) Payer régulièrement l’impôt ;
9) Ne pas autoriser la construction de grands bâtiments (tour)  ou la présence de symboles chrétiens sur eux ;
10) Interdire les études religieuses et les carillons :
11) Rendre les prisonniers musulmans ;
12) Les Sfakiotes seront obligés de porter des vêtements similaires à l'habillement des musulmans.


La mort du héros.

 

Face à la tournure dramatique des évènements, Daskaloghiannis décida de se rendre, avec l'espoir qu'il pourrait alléger la situation de ses compatriotes.  On rapporte que le pacha de Chandie contraignit le frère de  Daskaloghiannis, Nicholas « le frisé », qui était déjà prisonnier à écrire une lettre à son frère pour l'assurer des bonnes intentions des Turcs. Daskaloghiannis se livra avec certains de ses partisans. Bien entendu le pacha de Chandie ne tint pas parole. Non seulement il fit mettre à mort son prisonnier, mais il le fit dans des conditions particulièrement atroces. En effet il le fit écorché vif le17 Juin 1771. Comble de sadisme, les Turcs forcèrent son frère Nicolas à assister à son  horrible souffrance. Selon la tradition, Nicolas n’aurait  pas résisté à cette épreuve, on le comprend, il aurait perdu la raison et serait mort fou. Les autres prisonniers Sfakiotes réussirent à s’échapper après trois ans de captivité et à revenir à Sfakia complètement brisés.

 

La révolte de Daskaloghiannis fut la première tentative de libération de la Crète sous domination ottomane. Elle fut, comme les suivantes et jusqu’à la victoire finale, réprimée avec une brutalité inouïe.

Chania, minaret de la mosquée rue Tsoudéro.

 

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Published by Richard LAMBERT - dans histoire
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